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Poésies, plaisir du verbe.

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Journal d'Ailleurs - Chapitre III

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Je leur ai cédé mon corps. Je me suis bradé, prostitué, violé, vendu. J'ai signé leurs torchons. Je suis allé au bar et j'ai picolé. Je me suis saoulé à mort, histoire de bien me faire sentir que lorsque j'allais tout recracher c'était encore bien de mon corps dont il s'agissait. Mais bordel, il est et restera le mien jusqu'à quand ? Vont-ils l'abimer ? Vont-il en enlever un morceau ? Est-ce que je dois me préparer à mourir ? Est-ce que ça va faire mal ? Est-ce que ce sera encore moi ? Et c'est quoi d'abord tout ce système pourri ? Et leurs machines, elles vont leur servir à quoi ? Qu'est-ce qu'on peut bien faire de plus à un mec en fin de vie ?
Je savais pas vraiment où je mettais les pieds, mais au fond, je savais que c'était du gros, du bien lourd de chez cachoteries nationales. Ils avaient du budget, du pognon à balancer par les fenêtres, et par dessus tout, une fâcheuse tendance à me foutre la frousse. Surtout ce colonel.
J'aime pas l'armée. Je me demande bien d'ailleurs ce qu'elle vient faire dans toute cette histoire. J'en saurai probablement plus en allant, mais j'avoue que je ne suis pas rassuré.

Au bar du coin les petits vieux jouaient à la belote. Ils tapaient le carton. Je sirotais un bourbon. Le barman me laissait boire de l'alcool parce que je lui rendais quelques petits services de contrebande de cigarettes. Il refourguait mes cartouches à tout le quartier. Comme ça passait jamais par lui, il n'était pas inquiété. Parfois les keufs tombaient sur une cargaison, un coup de filet à la frontière, mais dix camions étaient déjà passés avant lui. Du coup le barman me rinçait à l'œil.
Mon pote du lycée, Martin, venait quelques fois m'apporter des cours, on se faisait un baby-foot, on buvait quelques bières, je lui confiait quelques cartouches sur lesquelles il prenait une commission pour les copies et plus tard dans la journée, il repartait en classe. Moi, je ne pouvais pas aller en cours. Enfin, je ne voulais plus y aller; deux accidents cardiaques par an, ça use la tête. On apprend mal. Et puis, je suis un solitaire. J'aurais aimé être normal. Je voulais devenir peintre, me poser d'autres questions sur la vie que celles que le sort m'a imposé. J'avais commencé quelques toiles, j'en avais même fini certaines et le patron du troquet où j'allais de temps en temps me laissait en accrocher sur ses murs. Il était pas particulièrement amateur d'art, mais on pouvais lui reconnaitre une certaine curiosité. Et puis les clients avaient l'air d'apprécier alors...

Pendant un moment, j'ai même cru que j'arriverai peut-être à quelque chose de plutôt pas mal. Parmi les seuls contacts que j'avais gardé du lycée, il y avait Lucille. Lucille est un bonbon à la menthe, un petit vent frais dans les chaudes journées d'été, et aussi un peu de lave dans mon cœur, avec une fleur posée dessus. Elle avait accepté de poser pour moi. Je l'aimais comme on aime une sœur et ça lui convenait comme ça.
Elle venait chez ma grand-mère les samedis, retirait ses vêtements avec une sensualité exagérée, les jetait un peu partout depuis le bas des marches de l'escalier jusqu'au grenier où j'avais installé l'atelier. Son impudeur totale m'aurait fait rougir, ma grand-mère la croisait parfois en petite culotte dans le couloir du haut et elles se mettaient à papoter comme si de rien n'était. J'en avais des fous rires illimités. Ma grand-mère repartait dans son fauteuil en lui demandant de ne pas faire trop de bruit pour ne pas réveiller le petit. Elle devait la prendre pour ma mère, ce qui expliquait tout de son manque de gêne à son égard. Ma grand-mère était restée bloquée après sa mort accidentelle il y a quelques années déjà. Un type avait débarqué complètement saoul dans notre rue et s'était mis à tirer sur un autre type. Une querelle de voisinage comme on en rencontre parfois dans les quartiers sensibles. Une balle perdue, et une vie aussi...

Je n'ai conservé que très peu de souvenirs de ma mère, ceux qui me reviennent souvent à l'esprit me donnent la nausée. Je me revois en haut de l'escalier tenant la main de ma mère et au moment de descendre les marches, elle se tourne vers moi, elle s'assoit, me tient le visage de ses deux mains, m'embrasse en souriant et ferme les yeux.
Elle ne les rouvrira plus jamais. Puis un bal de pompiers, de flics, de sirènes...
Je sors en courant de la maison, je cries, je donne des coups de pieds, je me débats.
Je revois ma grand-mère m'enlaçant tant qu'elle peut et... parfois, comme aujourd'hui je la retrouvais dans mes bras dans la même position, me tapotant doucement la tête, chantonnant une mélopée dont je ne connais pas le nom.
Alors je la laissais retrouver son fauteuil et je montais les marches, une boule dans la gorge.
Quand ensuite on s'installait, Lucille et moi, nous avions ce petit cérémonial. Nous brulions un peu d'herbe dans une coupelle et nous parfumions la pièce. Les VTHC comme on les appelait, ces Volutes nous plongeaient dans une ambiance décontractée. On lâchait un peu la bride, les problèmes disparaissaient, mon cœur ne s'emballait plus, et pendant ce temps, son père lui tapait pas sur la gueule.
En somme notre tendresse l'un pour l'autre nous apportait le réconfort dont nous avions toujours manqué.

C'est lorsque je me mettais à peindre que mon âme ne me faisait plus honte. Je n'avais plus de peur, plus mal, je n'avais plus qu'à crier ma rage, faire sortir cette vermine immonde de mon corps impuissant. Enfin révéler la clarté, la joie, l'abondance de sentiments.




On était en Janvier. Ça faisait un an que je suivais le régime alimentaire que m'avait envoyé le type du labo. Je trouvais ça long mais ils m'envoyaient un peu de blé de temps en temps. Et puis il y avait toute cette liste de trucs à ingurgiter chaque jour : légumes variés , pas de graisse, beaucoup d'eau, pilules, pilules, pilules, ah oui j'oubliais : gouttes dans les yeux, pilules.
Je ne savais même pas ce que j'avalais, moi le bouffeur de merdes Sac do et autres produits toxiques. Je me retrouvais en train de devoir faire un choix entre poireaux-vapeur et haricots verts, entre pilules rouges et pilules bleues, entre encéphale droit ou encéphale gauche. Finalement je roulais un joint.
Je devais faire aussi pas mal d'exercices physiques, mais sans exagérer, il fallait qu'ils puissent, malgré tout, compter sur leur investissement. Pouvais même pas boire un verre. Un vrai. Une bonne bière, à cinq balles au bar du coin.
Le matin je me levais dans le gaz, j'avais froid, mes mains étaient blanches comme la mort. Je montais le chauffage à fond et ma grand-mère croyais que c'était l'été.

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