Poésies, plaisir du verbe.

Il rentrait chez lui ce soir. A la caserne. Bon toutou...
Il franchissait la grille d'entrée prêtant à peine attention aux chiens de gardes avec leurs casques sur les yeux. L'un des deux n'avait pas eu le temps de se relever de la chaise sur laquelle il
piquait un somme. Le colonel laissa trainer sa canne sur l'un des pieds et le jeune garde se retrouva au sol dans un fracas qui retentit dans toute la cour. Quelques lumières s'allumèrent, des
visages, des figures aux fenêtres, puis elles s'éteignirent comme si son arrivée n'avait été qu'à peine remarquée. Mais tout le monde savait que le salaud était rentré et qu'ils allaient tous en
baver pendant les quelques heures où il les honorerait de sa présence. Le Colonel parlait peu, sauf pour gueuler sur tout le monde. Et il n'eut pas de mal à réveiller cette caserne, ce ramassis
d'ahuris qu'il avait vu pendus aux fenêtres et qu'il méprisait de toutes ses forces. Pour lui l'armée vous épousait comme une seconde peau, qui viendrait à muer le plus tard possible pour les
braves, et bien assez tôt pour les planqués.
Je savais bien qu'il avait été choisi parce que c'est l'Enculé de service. Bon qu'à ça. Pas marié. Pas d'enfant. Même pas de chien. Juste une canne qui lui servait accessoirement à dérouiller les
pauvres gosses comme le garde à la grille. Une canne. Un petit souvenir de la guerre du Golfe pendant laquelle il avait mérité sa blessure, et cela lui a valu quelques grammes de ferraille de
plus sur le poitrail, et peut-être un peu plus de plomb dans la cervelle.
C'était tout ce qu'il savait faire, combattre, et ça, il savait le faire à la perfection. Il avait d'ailleurs gagné ses galons dans la stratégie de petites guerres bactériologiques et ses
connaissances en médecine faisaient de lui le parfait collabo de Cave. Maintenant qu'il n'allait plus sur le terrain de manière officielle il s'occupait de stratégie. Ca n'avait certes plus le
même gout qu'autrefois, mais il se disait qu'il commençait à prendre de l'âge et que sa vieille peau pouvait commencer à peler bientôt. C'est pourquoi il voulait finir sa carrière dans un dernier
effort qui lui permettrait de se faire valoir auprès de ses supérieurs, comme ayant réussi sa reconversion, son passage de l'effervescence du terrain à la patience de la réflexion dans un labo.
Toutefois, il restait persuadé que pour faire un homme de terrain compétent, il fallait d'abord apprendre à rester en vie. Cela passait forcément par un apprentissage des règles, et des moyens à
mettre en œuvre pour les contourner. Aujourd'hui il était prêt pour son ultime mission, il possédait à la fois l'expérience et la raison au service de sa majesté. Au courant de tout. Du moins pas
complètement d'un point de vue scientifique, mais suffisamment pour comprendre de quoi il en retournait.
Ça amusait d'ailleurs pas mal Cave de le voir potasser ses bouquins le soir. Il faisait ses devoirs comme un écolier. Passait en revue toutes ses notes pour avoir un parfait contrôle des
opérations, même s'il sentait bien que Cave aimait lui donner du fil à retordre. Leurs discussions se résumaient à un strict sujet : le cobaye. Et chaque seconde passée dans la même pièce
trouvait sa place dans un argumentaire restreint et efficace. En aucun cas il aurait permit à Cave de prendre le dessus de quelque manière que ce soit, et pour ce faire, dès qu'il butait sur un
élément qui dépassait son champ de connaissances, il mettait un terme à leur entrevue et se précipitait consulter les notes épaisses que lui remettait Cave chaque jour.
Cave jubilait et n'avait comme seul moyen de répit que ces quelques heures où le colonel s'en allait potasser ardemment. Cave savait cependant faire preuve de tact quand il devait demander une
petite subvention supplémentaire pour obtenir du matériel hors de prix. Il attendait le moment où sa petite injection lui donnait suffisamment de courage pour faire ses demandes, en invoquant le
plus souvent la nécessité absolue de lui fournir le matériel tant convoité.
Cave prenait cette fâcheuse habitude qui commençait à le titiller, il n'était pas dupe de son manège et le remettrait à sa place lorsqu'il le faudrait.
Ce soir il n'avait pas trop de travail, il avait simplement besoin de se trouver un boy pour cirer ses pompes, histoire de se remettre dans l'ambiance. Après une petite visite courtoise dans les
couloirs de la caserne, il écouterait aux portes des jeunots et il entendrait leurs dents claquer dans la nuit.
Sa jubilation atteindrait son maximum et il irait finir sa soirée chez les putes de luxe d'un hôtel de prestige...