Poésies, plaisir du verbe.

Ce médecin s'appelait Antoine. C'est le genre de type qui vous regardait avec une mine de chien battu, les poches sous ses yeux, les pupilles dilatées qui semblaient dire que le peu d'herbe qu'il
avait sans sa poche valait bien ce que son patron s'envoyait chaque jour en morphine dans son bureau, discrètement, à l'abri des regards. Secrets de polichinelle .
Il l'avait surpris le jour de son embauche en ouvrant une porte par hasard. Le deal était : tu ne me fais pas chier , je ne te fais pas chier. Tu auras de la place et moi je garde la mienne. Pas
trop le choix, et une situation inconfortable pour tous les deux.
Le directeur des opérations s'appelle le Docteur Marcel Cave. Lui , il devait entreposer ce qui lui servait de vin rouge dans des poches chauffées à 150 degrés. Une sorte d'œnologue en fait. Un
vampire parmi les transfusés c'est le seul qui se prend une cuite !
Il avait tout préparé depuis de longs mois. De longues années de recherches même, sur des bases de Branca et Verne en 1947. Pour le reste, il avait tout inventé. On dit que les bluesmen les plus
inventifs, comme les plus grands jazzmen d'ailleurs, se tapaient aux drogues dures. Faudrait faire des statistiques, voilà ce que j'en dis, c'était un Parker ou un Monk à sa manière, mais
peut-être sans la poésie...
Où j'étais exactement ? Je veux dire au sens géographique du terme, je n'en savait foutrement rien. Tout ce blanc, je crois que je préfèrerais ne plus rien voir. Mon seul repère : les barreaux de
la cuve. Et les odeurs. Quand il ne me restait plus rien à quoi m'accrocher, je veux dire sensiblement, souvent il me restait une odeur. Une odeur familière qui vous évoque des moments passés,
des images furtives qui passent et vous submergent. J'ai appris à me fier à elles. Durant toutes ces années, elles m'ont guidés, elles m'ont permis de trouver une sorte d'équilibre instable mais
fiable sur lequel je parvenais à tenir. Un fil tendu sur mes sens, un fil relié à mon corps en permanence vibrant à la moindre alerte. Un fil d'Ariane pour retrouver mes esprits.
Le colonel fit son apparition quelques heures après mon réveil.
- On lui a implanté les structures tunnel ?
- Oui mon Colonel ! dit l'un des scientifiques présents dans la salle. Le sujet est prêt pour analyses.
- Bien, commençons. Je ne veux pas perdre une minute de plus !
- Eh, attendez ! criais-je. Vous pourriez me dire depuis combien de temps je suis ici ? Et puis on est où, la ? Je voudrais donner des nouvelles à ma grand-mère ! Et c'est quoi cette cage ?
- Tu rêves mon garçon ! Ca fait cinq ans qu'on t'opère et qu'on te maintient endormi. Maintenant que tu es réveillé, on va pouvoir passer aux choses un peu plus sérieuses ! Et pour ce qui est de
ta grand-mère, tu as été officiellement enterré il y a cinq ans au Père Lachaise. Désormais, tu m'appartiens. Pour toi c'était hier et pour nous c'est l'aboutissement d'années de travail acharné.
Alors boucles-la tu veux ?
J'en restais bouche bée un instant, le temps de comprendre son petit manège.
- Cinq ans?!! Mort. Et qu'elles opérations ? Vous ne m'aviez pas parlé de ça ! Vous dites endormi ? C'est quoi ces conneries ? Qui s'est permit ? Comment avez-vous fait ?
J'apprenais à mes dépends que certaines questions ne se posent pas, et que certains risques ne se prennent pas non plus.Me voilà mort. Je n'ai même pas eu le temps de finir de poser ma question.
Je ressentis comme une douleur atroce. Tout mon corps semblait enfler, bouillir de l'intérieur. Je n'osais bouger, de peur de casser. Je ne savais pas très bien si je me sentais plus fort ou plus
faible, comme si déjà mon corps ne m'appartenait plus. Je tombais dans les pommes.
Le colonel regardait la scène depuis une pièce voisine où tout un système de vidéo-surveillance avait été installé. Oeil-tech.
- Le cœur a tenu ?
- Oui mon Colonel, ce n'est que passager. Il lui faudra s'habituer. Encore quelques temps et il apprendra à gérer sa douleur, elle fera partie intégrante de son esprit. Il est censé pouvoir
commencer à apprendre à gérer le flux et en faire un usage dosé. Il va pouvoir maitriser. S'il fait tout ce qu'on lui dit.
- Vous pensez que vous arriverez à augmenter le débit sans que le cœur ne lâche ?
- Oui mon colonel, avec quelques test supplémentaires et surtout avec l'accord de son esprit. Il faudrait que quelqu'un le mette au courant au plus vite de son état. Nous gagnerions un temps
précieux. Il nous faut impérativement qu'il soit éveillé pour pratiquer des tests plus poussés.
- Occupez-vous de la partie technique Docteur, et ne vous souciez que de ce qui vous concerne ! Dit-il avec véhémence. Moi je mettrai le gosse au courant quand bon me semblera ! Vous, gardez-le
en vie c'est tout ce qu'on vous demande. Avertissez moi quand il aura repris ses esprits.
- Bien mon Colonel.
- De toute façon, soit il gère le flux, soit c'est le flux qui prendra le pas sur lui. Dans ce cas nous aurons tous perdu cinq années, et un paquet de fric. Le patient, lui, connaissait déjà
l'issue de tout ce merdier. En tout cas c'est ce qu'il croit !