Des jambes qui n'en finissaient plus... la grue avait un parfum de graisse froide et de caisses en bois. Un bouquet de granit pendu à ses lèvres, une gaine fendue pendait encore à son cou, elle
dérivait à l'avant du quai comme un marin trop imbibé, comme un oiseau bien trop élancé pour ne pas se laisser voir.
Elle faisait tourner ses cables, tapinait silencieusement sur les pavés aux petits matins brumeux.
Les quais s'abîmaient...
Il fut un temps où le France débarquait ses bourgeoises venues de New-York, elles usaient le sol havrais par leurs marques insolentes ; sous les talons par milliers insultants, l'odeur
encore fraîche d'un baigné américain écrasé. Elles descendaient la passerelle et remontaient leurs robes avec autant de lenteur que met une plume à tomber. Remontant ensuite la rue de Paris,
déversant leur bile, exhibant leurs fourures, elles émergeaient du brouillard du port quand ce n'était pas le port qui les sortaient du brouillard comme par un enchantement de caméra.
Quelques marrauds les harangaient...
Quelques jeunes femmes les admiraient, certaines même allaient leur adresser la parole.
Alors elles dévalaient la ville vers ses magasins chics, une jeune fille de treize ans leur vendait de la lingerie fine.
Elle était jeune ma mère à cette époque révolue.
Comme elle était belle ma ville dans le souvenir de mon père.